Wait Till You See Him (De Phazz Remix) by Ella Fitzgerald on Grooveshark Nouvel éloge de la folie - Rpl Consortium Veritatis
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Ce blog a pour objet de permettre à tous de s'exprimer sur des sujets variés, touchant la politique, l'économie, la religion et plus généralement les problématiques sociales. Tout commentaire sera accepté s'il répond aux exigences de clarté et s'il fait preuve d'une architecture argumentative correcte.

Publié par Jérôme Carbriand et Stéphanie De Freitas sur

 

Par Jérôme Carbriand et Stéphanie De Freitas

 

   Jamais plus que de nos jours, il n’y eut de fous, d’âmes dérangées, psychologiquement déséquilibrées, foncièrement désaxées, irrémédiablement aliénées. Cette situation a suscité l’intérêt d’une grande diversité d’opportunistes – tel Freud, qui s’est largement inspiré de Charcot – nous ayant soumis une science infalsifiable et pansexuelle. Quelques-uns d’entre eux, bien inspirés, pourraient grandement remettre en cause notre accroche, en soulignant que nous ne disposons pas de chiffres concrets quant à la multitude d’aliénés qui auraient eu court dans les sociétés à caractère traditionnel, mais passons outre cela : la qualité de “fou” n’existait pas vraiment à cette époque car comme nous l’expliquerons, ces gens faisaient inextricablement partie des sociétés de l’époque. Nous soutenons tout de même, que le modernisme, sous toutes les formes qu’il revêt, a produit un véritable cortège de déséquilibrés mentaux, pour la simple raison qu’en lui-même cet état sociétal porte un renversement complet de toutes les valeurs, les normes, les traditions, les liens communautaires, et les cadres familiaux. Nous utiliserons cependant à titre d’exemple non exhaustif, les travaux du Docteur Paul Garnier soutenant : « oui, la folie augmente de fréquence, Mais où, pourquoi, et comment ? […] il semble qu’il y ait de plus en plus lieu d’ouvrir un chapitre spécial à ce que l’on pourrait appeler les folies urbaines, par allusion aux éléments de causalité qui s’y trouvent réunis et accumulés » (Étude statistique clinique et médico-légale, Paris, 1890). Il distingue deux causes principales ; l’alcoolisme, et la suractivité fonctionnelle, deux choses clairement opposées à toute tradition. En 17 ans, de 1872 à 1888 on passe de 3084 à 4449 aliénés déclarés, et ce chiffre n’eu de cesse d’augmenter chaque année. On notera également qu’il stigmatise le rôle des villes dans le processus d’aliénation, l’urbanisation qui est, elle, spécifiquement moderne.

 

 

 

La folie comme construction historique

 

   Cette partie reprend quelque peu les travaux de Foucault, issus de “Préface à la transgression”, “La pensée du dehors” et “Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique”.

   La folie nous est à la base inconnue, elle apparaît à l’âge classique. On peut donc affirmer que la figure du fou a été construite par une réalité positive, donc rationnelle, et cela pour justifier la rationalité classique : on a ainsi crée le “fou” et on l’a marginalisé. En fait, on ne sait pas ce qu’est le fou en dehors de la psychiatrie, et cette forme d’analyse a ceci de contradictoire qu’elle prône le désir de libérer les “fous” de leur folie, cependant qu’en les jugeant dangereux pour la société, elle en vient malgré elle à les enfermer dans leur marginalité.

   Ceux-là mêmes sont déclassés et placés dans des prisons ; comme objet d’étude dans le meilleur des cas. Bien souvent on ne cherche pas à les comprendre ; quoi qu’ils en disent, ils sont fous par l’incontestable décret de la psychanalyse. Cette pseudo-science est totalement perverse, car quelle que soit la réaction du sujet, il peut être déclaré fou ; sera diagnostiqué successivement maniaque, froid, sociopathe ou psychopathe l’homme calme niant sa folie par le dialogue, au même titre que celui présentant quelque forme d’agacement est alternativement perçu comme souffrant de troubles affectifs, colérique, voir schizophrénique. L’individu en proie à un tel jugement sera invariablement destitué de toute possibilité de recours, et un individu sans famille peut définitivement être déclassé via un quelconque jugement psychiatrique.

   Outre les méthodes froides et rationnelles prônées par la psychanalyse, l’œuvre de Foucault nous ouvre de nouvelles perspectives sur la folie : nous y apprenons que durant l’antiquité le fou faisait partie intégrante de la cité, car il avait la “mania”, c’est-à-dire la connaissance directe et immédiate des Dieux.

   Tel fut l’arrière-plan du culte delphique d’Apollon. Un passage célèbre et décisif de Platon nous éclaire d’ailleurs à ce propos. Il s’agit du discours sur la “mania”, sur la folie donc, que Socrate développe dans le Phèdre. Dès le début, le délire est opposé à la modération, au contrôle de soi, et dans une inversion paradoxale pour nous modernes, il exalte la première comme étant intrinsèquement supérieure et divine. Le texte en est : « Les plus grands parmi les biens parviennent jusqu’à nous par l’intermédiaire de la folie, qui est considérée comme un don divin… En effet, la prophétesse de Delphes et les prêtresses de Dodone, alors qu’elles étaient possédées par la folie, ont procuré à la Grèce de grandes et belles choses, aussi bien aux individus qu’à la communauté ».

   On voit bien, en étudiant d’une part la vision du fou chez les anciens et d’autre part celle que l’on a réalisée depuis l’âge moderne qu’il s’est produit une réelle destitution du sujet au sein des sociétés occidentales : un nouveau statut lui a arbitrairement été administré. Le caractère divin qui était autrefois accordé à la “mania” et qui procurait ainsi au fou une place dans la société a disparu en même temps que le caractère sacré des civilisations occidentales ; le cas est aussi vérifié dans bien d’autres cultures, qu’on pourrait qualifier de traditionnelles, mais, qui au confluent d’une tradition en proie à la contre-initiation moderne perdent progressivement l’essence de leurs traditions au profit d’un néo-spiritualisme ambiant, pouvant aller du spiritisme au panthéisme.

 

 

 

Le génie et la folie

 

   Qui mieux qu’un aliéné peut expliquer ce qu’est la folie ? Malgré les nombreuses tentatives des différents psychanalystes ou psychiatres, jamais les maux psychiques n’ont été mieux relatés, imprégnés et énoncés que par ceux qui ont eux-mêmes subi des “soins” en hôpital psychiatrique. Au début du XXe siècle, Antonin Artaud, homme de théâtre et de lettres, interné durant plusieurs années, développe dans son œuvre « Van Gogh le suicide de la société », une vision fascinante de la psychiatrie.

   Voici un extrait de la pensée d’Antonin Artaud sur la médecine et le cas de Van Gogh :

« La médecine est née du mal si elle n’est pas née de la maladie, et si elle a, au contraire, provoquée et créé de toutes pièces la maladie pour se donner une raison d’être ; mais la psychiatrie est née de la tourbe populacière des êtres qui ont voulu conserver le mal à la source de la maladie et qui ont ainsi extirpé de leur propre néant une espèce de garde suisse pour saquer à base l’élan de rébellion revendicatrice qui est à l’origine du génie. Il y a dans tout dément un génie incompris dont l’idée qui luisait dans sa tête fit peur, et qui n’a pu trouver que dans le délire une issue aux étranglements que lui avait préparés la vie. […] Je pense pourtant plus que jamais que c’est au docteur Gachet, d’Auvers-sur-Oise, que Van Gogh a dû, ce jour-là, le jour où il s’est suicidé à Auvers-sur-Oise a dû, dis-je, de quitter la vie, car Van Gogh était une de ces natures d’une lucidité supérieure qui leur permet, en toute circonstances, de voir plus loin, infiniment et dangereusement plus loin que le réel et apparent des faits. »

   Bien que le jugement d’Artaud sur la médecine paraisse quelque peu extrême, il n’en demeure pas moins fondé sur une solide expérience personnelle. Pour quelle raison les aliénés seraient-ils uniquement le produit d’un dysfonctionnement physiologique et psychologique ? Si Artaud écrit que c’est la société qui « a suicidé Van Gogh » nous soutenons que c’est le modernisme et la marginalisation qui ont pu mener ces hommes à mettre fin à leurs jours, car quel autre recours que cette action lorsque l’on se sent frappé du sceau d’une infâmie qui condamne à la solitude perpétuelle ? Dénué de toute liberté, le malade s’enferme dans le cercle vicieux de sa “mania” incomprise et dissimulée par nécessité, car socialement intenable. Les méthodes psychiatriques ont certes quelque peu évoluées depuis les années 1900, mais la perception des maladies telle que la schizophrénie n’a pas beaucoup changée en elle-même : les hôpitaux persistent à droguer leurs malades voire même à leur faire subir des séances d’électro-chocs pourtant prohibés, car reconnues inutiles et dangereuses. Antonin Artaud nous livre une compréhension atypique des tableaux de Van Gogh, il semble se rapprocher d’une vérité sensiblement plus profonde, plus pure que n’importe quelle analyse picturale plus académique. L’analyse dichotomique de son approche semble se fondre parfaitement avec l’esprit troublé de ces artistes. Hélas, son analyse ne sera jamais reconnue, et l’on dira de ses écrits, caractérisés comme “ambigus” et “antinomiques”, qu’ils sont la traduction et la preuve de sa schizophrénie. Alors, quelles sont de nos jours les avancées scientifiques véritables en ce domaine ? Lentes, obscures et opaques, elles le sont nécessairement, car les remèdes se trouvent peut-être ailleurs, à rechercher en amont d’une société qui stigmatise les marginaux.

   Nous pensons donc que folie et génie sont inextricablement liés, Jasper dira : « De même qu’une perle naît d’une lésion de coquillage, ainsi la folie peut donner naissance à des œuvres incomparables. ». Pour autant, une question se pose : cette folie a-t-elle canonisé les délires du subconscient – hypothèse moderne psychanalytique – ou fut-elle davantage un pont vers le supra-conscient – hypothèse antique – ? Que nos spécialistes rechignent à étudier, tant cette expérience nécessite des qualités dites « d’intellectualité pure » pour être comprise.

 

 

 

L’écriture, une nouvelle psychanalyse ?

 

   Nietzsche et Nerval incarnent autant de ponts vers la folie car leurs œuvres nous rapprochent de ce que peut ressentir le “fou”. Il est important de noter cependant que Nietzsche ne le devint entièrement que lorsqu’il cessa son travail d’écriture, c’est du reste un schéma assez classique chez de nombreux artistes. La littérature apparaît comme une barrière, une véritable chape de béton qui garde de la folie intérieure. Dès lors que la décision de franchir ce mur est prise, la folie inhérente à ces hommes se fait jour. Van Gogh reprendra cette métaphore dans une lettre à son frère : « on doit miner le mur, mais le traverser à la lime, lentement et avec patience. Si on le fait trop brutalement, on se cogne, on tombe et on s’écroule ».

   La folie constitua pour eux l’occasion d’une expérience au-delà des limites du rationnel, et le passage vers un état de conscience inconnu ; il semble que cet état ne soit en effet connu que de ceux s’étant prêtés à pareille aventure.

   Pour autant, la folie n’est pas un état qu’il est désirable d’atteindre en soi, car il résulte d’un déséquilibre tel que toute rationalité s’efface avec lui ; toute métaphysique pure s’y évanouit, même si cette expérience semble en partager certains traits. Une dichotomie des différentes formes de folie peut assez aisément être établie : celle que l’on nomme ainsi par incompréhension de l’état en question, à distinguer de celle qui est véridique, et apogée d’un déséquilibre ultime. La psychanalyse quand à elle, traite indistinctement de la folie pour la raison qu’elle ne conçoit dans l’état dit conscient que le subconscient et non pas une forme de supra conscient auquel se rattachent tous les autres degrés d’être que l’homme peut contenir en lui, même chez ceux qui ne présentent préalablement aucune des capacités suprahumaines. Au reste, ces quelques auteurs qu’on cite volontiers comme « géniaux », sont simplement moins dégénérés que la norme. Nietzsche, Nerval, Arthaud, Maupassant ou Van Gogh, ont ceci de particulier qu’ils attinrent une folie inconnue pour nous, vers le “haut” ou vers le “bas” ? en se détachant d’une certaine forme de raison ; ils n’ont pu qu’exprimer un déséquilibre qui n’est en rien enviable. Nous pensons que le cheminement qu’ont vécu ces auteurs ressemble fort à celui des mystiques.

 

 

 

Folie apparente et sagesse cachée

 

Nous acheverons notre article par un extrait de “Folie apparente et sagesse cachée”, de René Guénon, auquel nous renvoyons le lecteur.

   « [Les majâdhîb] se présentent en effet sous un aspect extravagant qui rappelle beaucoup celui des « fous en Christ » dont il vient d’être question, mais ici il ne s’agit plus de simulation, ni d’ailleurs de mysticisme, bien que ce soit là assurément ce qui peut en donner le plus facilement l’illusion à un observateur du dehors. Le majdhûb appartient normalement à une tarîqah, et, par conséquent, il a suivi une voie initiatique, au moins dans ses premiers stades, ce qui, comme nous l’avons dit souvent, est incompatible avec le mysticisme ; mais, à un certain moment, il s’est exercé sur lui, du côté spirituel, une « attraction » (jadhb, d’où le nom de majdhûb), qui, faute d’une préparation adéquate et d’une attitude suffisamment « active », a provoqué un déséquilibre et comme une « scission », pourrait-on dire, entre les différents éléments de son être. La partie supérieure, au lieu d’entraîner avec elle la partie inférieure et de la faire participer dans la mesure du possible à son propre développement, s’en détache au contraire et le laisse pour ainsi dire en arrière ; et il ne peut résulter de là qu’une réalisation fragmentaire et plus ou moins désordonnée. En effet, au point de vue d’une réalisation complète et normale, aucun des éléments de l’être n’est vraiment négligeable, pas même ceux qui, appartenant à un ordre inférieur, doivent être considérés par là même comme n’ayant qu’une moindre réalité (mais non pas comme n’ayant aucune réalité) ; il faut seulement savoir toujours maintenir chaque chose à la place qui lui revient dans la hiérarchie des degrés de l’existence ; et cela est également vrai de l’action extérieure, qui n’est en somme que l’activité propre de certains de ces éléments. Mais, faute d’être capable d’« unifier » son être, le majdhûb « perd pied » et devient comme « hors de lui-même » ; c’est par le fait qu’il n’est plus maître de ses états, mais par là seulement, qu’il est comparable au mystique ; et, bien qu’il ne soit en réalité ni un fou ni un simulateur (ce dernier mot ne devant pas forcément être pris ici dans un sens défavorable, comme on aura déjà pu le comprendre par ce qui précède), il présente cependant souvent les apparences de la folie. En ce qui concerne la voie initiatique, il y a là une déviation incontestable, comme il y en a une aussi, quoique d’un genre quelque peu différent, chez les producteurs de « phénomènes » plus ou moins extraordinaires comme on en rencontre notamment dans l’Inde ; et, outre que les uns et les autres ont ceci de commun que leur développement spirituel ne peut jamais arriver à sa perfection. »

(René Guénon, Initiation et Réalisation spirituelle, Chap. XXVII : Folie apparente et sagesse cachée, article initialement paru dans la revue « Études Traditionnelles », janvier-février 1946.)

Le Tasse dans la maison des fous – Eugène Delacroix (1824)

Le Tasse dans la maison des fous – Eugène Delacroix (1824)

Le poète au cachot, débraillé, maladif,
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
Mesure d’un regard que la terreur enflamme
L’escalier de vertige où s’abîme son âme.

Les rires enivrants dont s’emplit la prison
Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;
Le doute l’environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,
Voilà bien ton emblème, âme aux songes obscurs,
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

Charles Baudelaire

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“Une crise n’est pas nécessairement une catastrophe. C’est avant tout l’instant critique où la décision devient non seulement possible, mais aussi nécessaire. René Guénon”

Rédigé par Carbriand Jérôme

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